Verviers économique et social : 1906, 1934, 1946


Ce programme de fin 1945, adopté en 1946, établira à Verviers un type de relations sociales fructueux

Verviers est une ville qui entre très tôt dans la Révolution industrielle. Son activité principale, le textile, est exercée par une constellation de métiers et d’ateliers. D’où un certain corporatisme et une tendance aux scissions en tout genre.

Si l’on pense toujours textile, on devrait aussi évoquer la construction de machines et les industries annexes au textile : corroieries, fonderies, mécanique… La dernières décennie du XIXe siècle voit l’apogée de la cité, aussi bien sur le plan démographique qu’économique. Nous sommes au zénith ! La première moitié du XXe siècle où se marque déjà un reflux que tout le monde ne perçoit pas et n’admet pas, c’est une époque qui, sur le plan social, peut se résumer dans ces trois dates de 1906, 1934 et 1946.

En 1906, grand lock out du textile, les patrons ferment les usines, durant un mois et demi. Plus de trois mille enfants verviétois sont hébergés à Liège, Bruxelles et Anvers. Le conflit se termine par la signature d’un texte commun à la fédération ouvrière et à la fédération patronale, texte reconduit tacitement d’année en année. Il instaure un régime absolument novateur : « une formule de parlementarisme économique dominé par un comité de conciliation destiné à résoudre les différends ou à les prévenir ». Première fois en Belgique qu’un groupe patronal adhère à ce type de démarche.

Désormais, et durant toute la première moitié du XXe siècle, 1906 et son accord restent des phares, des références incontournables. Après la Première Guerre mondiale, les années ’20 sont globalement satisfaisantes. La convention de 1906 sera renouvelée en 1919 et 1920, quand l’organisation patronale aura compris qu’un retour à la situation d’avant 1906 était devenu impossible.

Le climat des années 30 est plus morose. En 1934, la fédération patronale profite de la crise pour raboter les acquis régionaux. En réplique, la grève est générale fin février 1934 et touche 16.000 ouvriers du textile, plus les métallos du personnel d’entretien. Au quatrième mois du conflit, le syndicat socialiste, le seul qui compte alors, doit capituler, fin juillet, après 22 semaines de conflit. Bien sûr, la suite sera calme, avec désaffection du syndicat et oreille basse des travailleurs.

Faisons un saut, passons sur les années de guerre et retrouvons-nous à la Libération. Les ouvriers ne reprennent pas le travail d’ailleurs rare : ils veulent des augmentations, bien légitimes après le blocage des années de guerre tandis que les prix galopaient.

Un syndicat nouveau apparaît sur la scène, le syndicat unique, qui présente en négociation une position dure et même de surenchère par rapport aux organisations traditionnelles. Les patrons se drapent dans une espèce de présentation patriotique : il faut tout accepter pour le bien de la Patrie et la victoire des Démocraties. Figures à étudier : le baron Louis Zurstrassen, Jean Desoer, Joseph Marenne et le baron Iwan Simonis. Ces notables parviendront à faire reprendre le travail, avec l’aide des Américains, et pour autant que travail il y ait.

Fin 1945, Louis Zurstrassen, président de la fédération patronale du textile, un homme sûrement pas révolutionnaire mais clairvoyant, qui savait tirer les leçons des événements, va initier une démarche auprès des employeurs en vue d’aboutir à une convention collective qui reconnaît le fait syndical, qui crée une commission mixte d’arbitrage, qui lance un projet d’institutions sociales à gérer paritairement. Et le patronat accepte (non sans mal), comme les représentants des travailleurs ! Le 20 septembre 1946 est signée la convention collective du textile verviétois. Nous devançons de deux ans les décisions nationales.

Voilà, en un raccourci vertigineux, une épopée sociale remarquable.

Jacques Wynants

Pour en savoir plus :
Jean BARBIERE, Les grands courants économiques, in Un Jour, un siècle. La mémoire de Verviers au quotidien, Verviers, 1994
B. S. CHLEPNER, Cent ans d’histoire sociale en Belgique, Bruxelles, 1956
Laurent DECHESNE, L’Avènement du régime syndical à Verviers, Paris, 1908
Claude DESAMA, Démographie et société à Verviers et dans sa région au cours des cent dernières années in Un Jour, un siècle…
Alexandre DUCHESNE, Les Syndicats ouvriers dans la vallée de la Vesdre (bref historique) in Le Mouvement ouvrier socialiste à Verviers. PSB 1885-1950, Verviers, s.d.
Freddy JORIS, Histoire des métallurgistes verviétois, Verviers-Liège, 1982
Freddy JORIS, Fluche et le mouvement ouvrier verviétois sous Léopold II, Bruxelles, 1997
Freddy JORIS, 1906, Une saga verviétoise, Verviers, 2006
Jean-Jacques MESSIAEN et Arlette MUSICK, Verviers, coll. Mémoire ouvrière, n° 11, Bruxelles, 1985
Jacques WYNANTS, Deux occupations, deux libérations, in Un jour, un siècle…
Jacques WYNANTS, Verviers, 1940. Contribution à l’étude d’une ville et d’u ne région au début de l’occupation allemande, Bruxelles, 1981
Jacques WYNANTS, Verviers. Oorlog en sociale strijd 1914-1946, in Thuisfront. Oorlog en economie in de twintigste eeuw, Jaarboek du NIOD, Zutphen, 2003