Centenaire de l’exécution de Grégoire-Joseph Chapuis, une médaille commémorative

Par cette froide matinée du 2 janvier 1794 se déroula l’exécution par décapitation de Grégoire-joseph Chapuis. A l’époque, la guillotine avait déjà à son actif de brillants états de service chez nos voisins du sud. Chez nous, on en était encore à des méthodes artisanales ; c’est ce qui valut au malheureux condamné de subir les maladresses d’un bourreau improvisé qui lui aurait, si l’on se réfère sans esprit critique à la tradition populaire, administré sept coups de hache avant de se résoudre à scier ce qui n’était pas encore détaché du corps.

L’horreur de ce tragique événement finit par s’estomper dans le cortège des tribulations de tous genres qu’allaient connaître les Verviétois. C’est dans un monde tout différent que l’on prit conscience, en 1847, de la situation malheureuse de la fille unique du supplicié. Rendons justice à Charles Roger-Classen d’avoir eu l’initiative généreuse de consacrer à lui venir en aide le bénéfice de sa biographie de Chapuis. Lorsqu’elle décéda le 2 novembre 1853, aveugle, ayant perdu ses dix enfants, Cécile Chapuis avait pu bénéficier d’une pension de 300 francs que lui avait obtenue la persévérance du même Roger-Classen. La tombe de la malheureuse, au cimetière de Verviers, fut l’objet d’une concession de cinquante ans, devenue perpétuelle en 1904, grâce au comité de l’Oeuvre des soirées populaires.

Quant au souvenir de G.-J. Chapuis, il se raviva à faveur des luttes philosophiques et politiques de ce XIXe siècle. En effet, c’est dans ce contexte que l’Oeuvre des Soirées populaires fit ériger en 1880 le monument de la place du Martyr. On sait que cette statue ne représente nullement les traits de notre célèbre concitoyen, faute de n’avoir pu disposer d’une documentation iconographique. L’artiste bruxellois Nelson le représenta dans une pose altière, ceint de l’écharpe municipale. Au pied du personnage, un billot et une hache.

Ces deux derniers détails participent de l’adaptation de l’événement, consigné objectivement par un contemporain. Henri Delilez (1745-1816) a laissé un manuscrit qui relate ses voyages à l’étranger, mais également des événements locaux dont il avait été le témoin. S’étant rangé du côté des « patriotes », il deviendra en 1794 secrétaire de l’administration provisoire d’Ensival. Son manuscrit a été publié partiellement en 1920 par le comte Henri Carton de Wiart. C’est en ces termes que s’exprime Delilez au sujet de la fin de Chapuis : « [...] Mais quelque temps après on le (Chapuis) ramena audit Vervier, où il fut décapité, sur la place des Recolets, dont on a donné le nom de place Martyre. Le maître des hautes oeuvres lui donna 5 à 6 coups de son damas, avant de pouvoir lui couper la tête. L’aristocratie sera bien vengée de lui, parce qu’il avoit prêché, en chaire, pour prôner la Révolution française ».

Ces quelques lignes d’un contemporain montrent bien que le condamné ne succomba nullement sous la hache, mais qu’il fut fait usage d’un sabre, procédé de décollation courant à l’époque. Cinq à six coups, c’est-à-dire plusieurs, furent hélas nécessaires à un bourreau maladroit et pas forcément sept, chiffre plus susceptible de frapper l’imagination par sa valeur symbolique. Enfin, on n’imagine guère ce même « maître des hautes oeuvres », passablement énervé, sombrant dans le ridicule ou l’odieux, se décider, de guerre lasse, à achever de détacher la tête de son infortuné patient en se servant comme d’une scie du tranchant de sa hache. S’il le fit réellement, le fil du glaive aurait mieux rempli ce sinistre office. Bien sûr, quel que fût le procédé, le résultat fut le même, mais l’adaptation simplifia la tâche de ceux qui entreprirent de célébrer la commémoration de l’exécution.

En 1894, une médaille-breloque fut frappée à l’occasion du centenaire de la mort de G.-J. Chapuis. Le droit de cette pièce se prêtait très bien à l’évocation du monument de la place du Martyr. Armand Wéber, éditeur de nombreuses médailles verviétoises, signa cette breloque, présente dans toutes les collections et assez courante.

Médaille de forme allongée, les deux pointes en ogive. Perforation à la pointe supérieure pour y placer un anneau.

D./ dans un grènetis, statue de G.-J. Chapuis. A gauche et à droite; 1794 1894. En exergue : G.J. CHAPUIS A. WEBER. VERVIERS
R./ dans un grènetis, cartouche aux armes (incorrectes) et à la devise de Verviers. Au-dessus: étoile à cinq pointes, émettant vingt rayons. En-dessous: une hache et une palme croisées, accompagnées d’une étoile à six pointes. Sur le tour : AU MARTYR DE LA LIBERTE MORT POUR L’INDEPENDANCE DU POUVOIR CIVIL (étoile à cinq pointes).

Dimensions: 47/25 mm.
Métal: bronze doré. Il doit exister des exemplaires en bronze argenté. L’un d’eux figurait dans ma collection en 1944, ensuite dans celle de M. Joseph Bies.

Georges-Xavier Cornet

Ouvrages consultés :
Henri Carton de Wiart, La vie et les voyages d’un ouvrier foulon du pays de Verviers au XVIIIe siècle, d’après un manuscrit inédit, sept. 1920, Académie royale de Belgique, Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, Mémoires, collection in-8°, 2ème série, t. XIII, fasc. I, p. 32.
Armand Weber, Bibliographie verviétoise, 1898-1912, passim.