Quelques propos sur l’eau de Bru, du xvie au xviiie siècle

La fontaine de Bru sourd sur le territoire de Chevron, dans le vallon d’Aze. Aze est le nom de ce ruisseau qui s’écoule vers le nord pour se jeter dans l’Amblève au hameau du même nom. Pendant des siècles, c’est ce ruisseau qui a alimenté la roue de l’ancien moulin banal de Lorcé et, de la moitié du xvie siècle à la fin du xviiie, celle de la forge des de Pardieu, installée au hameau d’Aze (et non pas de Naze, qui de nos jours est utilisé erronément).

Si l’exploitation industrielle de l’eau minérale de Bru n’a débuté qu’en 1903, cette source était captée et commercialisée depuis des siècles. Elle appartenait de droit au chapitre de Stavelot dont les membres étaient les seigneurs fonciers et tréfonciers du ban de Chevron… mais c’est le prince-abbé qui accordait le droit d’exploitation et, à l’origine du moins, en percevait seul le montant contractuel.

Le point de départ de la mise en valeur de cette source devrait remonter au 19 avril 1554, lorsque le prince, Christophe de Manderscheid, délivre l’autorisation d’exploiter à Massot Cornela de Chevron et à Jean Michiel de Harzé, en échange d’un versement annuel, à faire le jour de la Saint-André, de sept carolus en or de juste poix . Les deux exploitants seront toutefois tenus de faire édifier, dans un délai de deux ans, un bâtiment d’une valeur de 200 florins qui tiendra caution.

Au début du xviiie siècle, le gros de la production est livré à Liège. Les bouteilles sont rangées dans des mannes en osier. Des lits de paille évitent la casse que provoqueraient les cahots des charrettes sur les mauvais chemins de l’époque. Le trajet terrestre en direction de Liège va de la source jusqu’à Comblain-au-Pont, où le chargement est transbordé sur des bètchètes, ces barques à fond plat et aux extrémités très relevées pour leur permettre de franchir les nombreux pertuis des vannes, fréquentes sur l’Ourthe. Le transport des bouteilles vides chargées au retour est également rétribué.

La source de Bru a connu au moins un illustre visiteur. En cure à Spa en 1710, le tsar Pierre le Grand serait venu plusieurs fois à Bru où, selon l’ouvrage Chevron dans le passé de Walter Jamar, « il buvait 21 verres d’eau, mangeait 12 figues et six livres de cerises, après quoi il s’en retournait souvent à pied à Spa en se promenant » .

En 1712, l’économe du chapitre de Stavelot avait fait puiser à la fontaine de Bru plusieurs milliers de bouteilles pour son monastère. Voilà qui déplut à l’exploitant, Benoît Frérar, un bourgeois de Liège qui avait saisi le tout pour l’envoyer à Liège, arguant du fait qu’il était le seul à posséder le droit de puiser l’eau à cette source.

Le conflit est soumis au Conseil Provincial de Son Altesse. Sans connaître les termes du contrat, il est malaisé de se faire une opinion. Je n’ai pas trouvé trace du jugement, mais peut-être le différend s’est-il soldé à l’amiable.

Au début de 1714, le même Frérar demande au prince-abbé François de Lorraine, de bien vouloir lui accorder une diminution du prix imposé par son contrat. Après avoir mûrement réfléchi et « pour mettre d’autant mieux en vogue et réputation les dittes eaux et faire fleurir le commerce d’icelles dans les pays étrangers (à cette époque, la principauté de Liège comme les duchés de Limbourg et de Luxembourg étaient des pays étrangers), Son Altesse accorde une baisse d’un sol par bouteille ».

Frérar reçoit en plus l’autorisation de bâtir sur l’aisance de Chevron une maison qui lui servira de demeure, de logement pour ses gens et de remise pour son matériel. Trois mois plus tard, le chapitre de Stavelot, qui supporte mal l’exploitant Frérar, aimerait que la cour de justice de Chevron fasse saisir les bouteilles et le matériel se trouvant dans ce nouveau bâtiment, celui-ci ayant été érigé sur une aisance de la communauté.

L’intervention du chapitre de Stavelot est d’abord dictée par la rancune entretenue envers Frérar. Mais les moines en veulent aussi au prince. Rappelons que jusqu’en 1731 les princes sont des étrangers, en possession d’autres charges, donc souvent absents et prenant leurs décisions sans consulter. Leurs courriers sont souvent signés de Liège, de Bonn, de Francfort, de Coblence, de Mayence… bien plus que de Stavelot.

Si depuis pas mal de temps un accord était intervenu qui partageait les bénéfices de l’exploitation entre le prince et la communauté, la cour regrette, en janvier 1719, que l’abbé Jean-Ernest de Löwenstein, nommé en 1715, ait mis la main sur la totalité de ces revenus.

Dans les premières décennies du xviiie siècle, une bonne vingtaine de charretiers, tous manants du ban de Chevron, sont employés au transport des bouteilles. Le chargement à la source s’effectue trop souvent dans un beau désordre et les querelles sont fréquentes.Aussi, le mayeur, qui à l’époque est aussi l’exploitant de la source (de Presseux de Hautregard), se voit-il obligé de faire appliquer, en mars 1719, un règlement qu’il devra améliorer trois mois plus tard. En résumé, chaque charretier reçoit, par tirage au sort, un ordre de charge à une heure précise. Celui qui n’est pas présent à l’heure dite ne pourra se représenter qu’après tous les autres, le tout s’effectuant sous la surveillance du commis, à l’époque Henri Gernay.

Lorsque, bien plus tard, des mouvements populaires, générés par la Révolution française, éclatent dans la principauté de Stavelot-Malmedy, le 4 mai 1790, des suppliques venant de l’ensemble des communautés seront adressées au prince. Parmi celles-ci, les représentants du ban de Chevron réclament de pouvoir disposer du profit des eaux minérales de Bru.

Finalement, Chevron n’obtiendra la propriété de cette source que quand la communauté sera devenue commune.

Pierre Israël

Sources :
Archives de l’abbaye de Stavelot-Malmedy
Archives de la cour de justice de Chevron